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Le bonheur du vent
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Les vertus cachées du mal

Portrait de groupe avec le metteur en scène, François Marin, qui signe le seizième spectacle à l’enseigne de sa compagnie. Une pièce de Catherine Anne sur le thème de l’adoption, entre don et abandon.

Entre ombre et lumière, François Marin.
Photo © Chris Blaser
Cet homme-là n’est pas facile à cerner. Il aime se plonger dans l’histoire du théâtre, mais monte de préférence les pièces d’auteurs contemporains; il apprécie la discrétion et les discussions, mais ne craint pas les coups de gueule impulsifs; il déteste le nombrilisme artistique, mais sa compagnie porte son nom. «Que le nom, pas le prénom», précise-t-il. Le distinguo n’est pas une coquetterie. La Compagnie Marin, fondée en 1994, c’est effectivement un groupe, dont il est membre, comme le sont la scénographe, la costumière, l’éclairagiste, le régisseur ou encore l’administrateur. Une sorte de collectif où tout le monde est payé le même salaire (mais les parents ont droit à un petit bonus!).

Secret de famille
En vérité, c’est quand même François Marin qui tranche. Après avoir beaucoup «exploré la figure du mal et ses incarnations monstrueuses», ce Valaisan établi à Lausanne a voulu questionner les thèmes de la perte et de l’abandon. Le pourquoi, mais aussi le comment. Comment accepter, par exemple, «ses limites, sa finitude, et le fait que la perte puisse être source de vie»? Le sujet est au cœur de son nouveau spectacle, Le bonheur du vent , de l’auteur français Catherine Anne. Une fable inspirée d’une vie authentique, celle de Calamity Jane, contrainte de confier sa fille à un couple d’Anglais. Une histoire de séparation, de déchirements, mais également de secret. Pas nouveau, mais toujours pertinent. Hier comme aujourd’hui, les non-dits familiaux nourrissent la littérature… et les psychiatres.

Pour François Marin, la lecture doit être une seconde nature. Depuis presque deux ans, en collaboration avec la Bibliothèque cantonale et universitaire, sa compagnie propose au Palais de Rumine, à Lausanne, des lectures de textes contemporains d’auteurs suisses romands dans le cadre du cycle «C’est pour lire!» Une partie des fonds du contrat de confiance de l’Etat de Vaud avait servi à lancer l’opération. Echu depuis peu, il a pu être remplacé par un soutien unique, mais conséquent, de la Loterie Romande. A quoi s’ajoute un travail pédagogique autour de certains spectacles, comme ce bijou que fut Le collier d’Hélène , en 2002. Des ateliers menés par Michel Sauser, administrateur de la compagnie: «Là, notre travail prend vraiment tout son sens.»

A bonne école
François Marin est diplômé du Conservatoire de Lausanne, mais sa carrière en ce domaine a rarement dépassé le stade de la figuration, intelligente certes, mais au lointain. «Une question de compétence. Comme pour l’écriture personnelle. On m’a dit à l’époque: «Vous avez quelque chose à faire dans ce milieu, mais on ne sait pas encore où.» En fait, j’ai toujours su que je voulais faire de la mise en scène.» Il a été à bonne école, de stages en assistanats, avec André Steiger, Joël Jouanneau, Matthew Josselin, Dominique Pitoiset, Claude Régy, Marc Liebens, Philippe Morand et Hervé Loichemol. Comment ne pas être exigeant par la suite? De quoi mettre en lumière autant les qualités des autres que ses propres erreurs, comme ce fut le cas avec Mamie Ouate en Papoâsie . «Je m’étais mal préparé.»

Dans un autre registre, l’ex-directeur de l’Arsenic, Thierry Spicher, fut un partenaire coriace et précieux: «Il nous a aidés à mieux comprendre ce qu’est une compagnie en tant que petite entreprise et comment on la gère.» Celle de François Marin, comme d’autres, peine à trouver une salle pour jouer. La générosité du Pulloff a sauvé la mise. «Nous sommes dans une zone grise: un peu trop qualifiés pour les petites et pas assez connu pour les plus grandes.» Comment choisit-on de monter tel ou tel texte? L’environnement n’est pas sans influence. François Marin: «Je travaille avec des gens qui sont parfois loin de leur famille, je donne des cours à des ados qui n’ont pas toujours une vie simple, et je fais partie d’une génération où avoir ou adopter un enfant se discute.» Puis, en souriant: «Nous sommes en plein dans l’actualité avec le film de Bertrand Tavernier ( Holy Lola ) et l’arrivée toute proche d’un enfant adopté pour Laeticia et Johnny…» Pas de théâtre-réalité pour autant: «J’aime le faux sur scène.» Dans la scénographie pour être précis. La vérité du jeu, elle, est une quête permanente.

Michel Caspary
in 24heures du 26 novembre 2004



Dans le ventre du secret

Texte dense, jeu touchant, mise en scène subtile: Le bonheur du vent séduit au Pulloff.

Une boule au ventre, pendant une heure trente, ce n’est pas agréable. D’ordinaire. Au Pulloff, mardi soir, elle était là, cependant, comme un signe heureux et un symbole fort. Le signe d’une tension dramatique tenue de bout en bout. Le symbole d’un secret, d’une vérité issue du ventre d’une mère et tenue trop longtemps cachée.
Dans ce spectacle mis en scène avec pudeur et subtilité par François Marin (lire 24 heures du 26 novembre
Farouche et désemparée Calamity Jane (Delphine Horst, d’une justesse bouleversante).
Photo: Mercedes Riedy
dernier), la mère n’est pas une inconnue: Calamity Jane, enfant sauvage du Far West, fauchée et un temps analphabète, femme farouche, comme exilée volontaire en terre masculine. Entre 1877 et 1902, elle a écrit 27 lettres à sa fille, qu’elle avait placée en adoption, à moins d’une année, auprès d’un couple de riches Anglais, loin du monde de brutes qui, autrement, lui aurait été promis. Peu importe que l’authenticité de ces lettres soit contestée. Elles sont un matériau d’une bouleversante sincérité sous la plume, percutante et poétique, de Catherine Anne, qui s’interroge sur les douloureux rapports entre le don et l’abandon, entre la vie, l’amour et la liberté, «ces bêtes féroces».
Petites touches
Un écran blanc au fond de scène, un plateau incliné, un grand drap, quelques grosses pierres, et c’est quasi tout pour la scénographie de Elissa Bier. Une épure qui met en valeur les mots et le jeu, comme les éclairages de William Lambert. Les beaux costumes d’Anna van Brée, le plus souvent dans le pastel, entre blanc et beige, marquent une époque, la fin du XIXe, sans la figer.
Tout donne parfois l’impression d’un rêve, sans cesse interrompu puis recommencé. Un découpage cinématographique pour une série de courtes séquences qu’on dirait chorégraphiées à petites touches. Le spectacle défile sur quinze ans, reliant les bonheurs et les douleurs des mères: celle qui met au monde (Delphine Horst, qui tient la baraque en modulant son personnage à la perfection), mais qui doit céder une part de sa chair, et celle qui reçoit (Adrienne Butty, pas moins sensible), mais qui, malade, ne pourra en profiter longtemps. Pour les aider, un ami pour la première (Juan Antonio Crespillo, aventurier tout tendre), et un mari pour la seconde (Luca Secrest, solaire).
Deux duos pour une fille en solo, Jane à l’origine, renommée Irène par ses parents adoptifs (Caroline Althaus, dans le ton juste également). Un changement comme une réappropriation, comme une défense face à la menace: le retour de la génitrice. Elle reviendra bel et bien, mais sans trahir sa promesse de taire la vérité. Or celle-ci hurle en silence dans le ventre de la fille, privée deux fois de mère, et qui n’en peut plus. L’enfant voulu modèle est devenue ado rebelle. Sa nature la pousse elle aussi à préférer le bonheur du vent, loin de tout carcan, de tout mensonge. Elle veut donner du sens à ses rêves. Vérité sera rendue. La force de l’intuition et le désir de vivre sont racines et vertus à la fois fondatrices et libératrices.

Michel Caspary
in 24heures du 2 décembre 2004



Au Pulloff jusqu’au 19 décembre

Ecrit à partir des lettres de Calamity Jane à sa fille, Le Bonheur du Vent est un joyau d’intensité poétique. Dans une scénographie épurée, entre grosses pierres et voiles crème, se dessine la douleur au féminin. Celle du ventre. Jane, mère sauvageonne du grand Far-West, dont la chevelure respire un parfum de liberté, doute de sa capacité à
Adrienne Butty, Luca Secrest
Photo: Mercedes Riedy
élever son enfant. Pourra-t-elle lui offrir le meilleur? Et résonne dans les plaines arides une berceuse: «Hei Hei Keidi dans la prairie, Hei Hei Keidi, tu grandiras...» Face à elle, Hélène, riche Anglaise étriquée dans sa bourgeoisie et qui dépérit à l’idée de ne pouvoir enfanter. Sur un quai de gare, en un geste insouciant ou réfléchi, l’enfant change de bras. «Dans ton sommeil, toujours, je viendrai murmurer des chansons», glisse Jane à l’oreille de sa fille, le cœur en déshérence. Don ou abandon?

Avec pudeur, la plume de Catherine Anne déroule sur vingt-cinq ans l’histoire de ces femmes aux destins à jamais entrelacés. De courtes scènes viennent s’emboîter les unes aux autres, à travers un découpage cinématographique, où peu à peu une mosaïque de ces existences s’esquisse. Sous la direction de François Marin, le rythme est soutenu, le ton éclatant.

On est saisis par la justesse et la force du jeu des comédiens, qui, dans la sobriété de cet espace scénique, ravive la complexité de leurs personnages.

Hélène, mère adoptive tourmentée par le remords, guette, comme une louve sur le qui-vive, le retour de la mère. Tandis que hantée par le remords et bouffée de l’intérieur par ce vide immense, Jane rêve à sa fille. Deux mères mutilées pour une seule enfant, elle-même en proie à l’incertitude. Car depuis longtemps, celle-ci flaire le secret. «Le silence est faux quand en dedans ça crie», lance-t-elle à son père désemparé, prisonnier de sa promesse de ne rien révéler.

Une complexité des sentiments qui confère à la pièce une qualité dramatique exceptionnelle, que la langue poétique ne vient en aucun cas affaiblir. Bien au contraire. Comme lors de ces brèves envolées lyriques, où les consciences des vivants dialoguent avec le souvenir des absents. Des moments d’une pure beauté.

Ce périple au cœur du secret prend décidément magnifiquement aux tripes, et questionne avec prudence l’acte d’adoption. On applaudit.

Anne-Sylvie Sprenger, 3 décembre 2004
sur http://www.vilainpetitcanard.ch/