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Déjeuner chez Wittgenstein
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Déjeuner en guerre

AMBIANCE
Théâtre Charlet monte Thomas Bernhard au Pulloff. Critique.

Ambiance calfeutrée, ces jours au Pulloff, pour la création de Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard. Une table à manger et un buffet plantés dans un décor intensément noir avec quelques touches d'orange, ainsi qu'une série de portraits de famille accrochés aux murs donnent le ton d'un huis clos des plus tendus. La metteur en scène, Martine Charlet, travaille cette notion d'oppression dans les moindres détails, jouant sur les longueurs
Dene (Corinne Frimas) et sa sœur Ritter (Anne Vouilloz). / Photo © Mario del Curto
comme sur les éclats de voix. Même les parois de la scène paraissent plus imposantes que d'ordinaire, et semblent cloisonner l'espace de manière irrévocable. Les tableaux rappelant sans cesse le poids de l'héritage familial, entre invectives brutales et rancœurs souterraines.

C'est que la pièce de l'Autrichien, qui s'inspire de la saga familiale du philosophe Ludwig Wittgenstein, ausculte avec froideur les rapports familiaux, putréfiés par de lointaines jalousies. Les sœurs Dene et Ritter reçoivent pour un week-end leur frère Ludwig, interné le reste du temps dans un établissement psychiatrique. Alors que l'une se démène pour que tout soit parfait dans une servilité quasi maniaque, l'autre fume cigarette sur cigarette, aussi hautaine que détachée. Petite mère avec son frère, Dene (Corinne Frimas) lui coule ses bains, dactylographie ses manuscrits et s'oublie dans cette mission quasi religieuse. Quant à Ritter (Anne Vouilloz), elle méprise ces attaches familiales, voulait «tout jeter» et s'enfuir avec ses amants: «Tu m'as paralysée», reproche-t-elle à son aînée. Mais Thomas Bernhard aime à nous troubler dans un jeu de faux-semblants, entre fausses affinités et vraie complicité…

Si la mise en scène brille dans l'implantation d'une atmosphère étouffante et aux enjeux bassement sordides, le parti pris scénique quant à l'élocution nous laisse avec un sentiment mitigé. Par moments ce phrasé aux accents récitatifs, qui frôle la monotonie et semble s'amuser de cette écriture répétitive, nous plaque au sol avec la justesse de ce qui est implacable. A d'autres, cette diction semble s'égarer loin de toute intention.

Une fois de plus, Martine Charlet, une des rares metteurs en scène femmes de ce pays à travailler régulièrement depuis une vingtaine d'années, offre un spectacle aux ambitions courageuses et au résultat minutieux. Pour preuve, le travail de l'acteur sur cette musique des mots et la force de quelques détails scéniques d'une grande perspicacité. Comme le son abîmé de cette vieille boîte à musique qui scande le long murmure de ces aigreurs.

Anne-Sylvie Sprenger
in 24heures du 29 septembre 2005